UNE GRANDE BOUTEILLE EN DEUIL





J'ai mis un crêpe noir

autour de son cadeau :

Léon est triste,

vraiment triste.


Madame Faller,

la maman,

nous a quittés.







Je ne vous jouerai pas le coup du "meilleur ami de la famille". Je n'ai jamais connu M. Faller père, Théo. Mais sa femme, que tout le monde semble appeler "Colette"

- moi je ne me le suis jamais permis - a fait jouer mes enfants avec ceux de Cathy sous le portique de la balançoire au Weinbach, les a fait manger des tartines à la confiture et du kouglof près du vieux poêle en fonte de la cuisine, peut-être même des crèpes, et m'a envoyé des lettres extrêmement compatissantes à un moment de ma vie où cela compte, de son écriture ferme et régulière, à l'encre noire indélébile de son porte-plume. C'est elle aussi, quelques années plus tard, me revoyant passer à Kaysersberg l'air plus réjoui, qui me demandait, à mi-voix: "Vous êtes heureux, maintenant?". 


Je ne représentais pourtant RIEN pour le prestigieux domaine, sur le plan commercial: quelques caisses de vin dans la voiture chaque année - et j'avais parfois l'impression de démarrer avec plus de bouteilles exceptionnelles offertes en sus que le petit nombre que j'avais effectivement payées, quelques lignes pour In Vino Veritas, quelques mentions lors de mes cours au CERIA. Non, chez Madame Faller, le donnant-donnant n'existait pas. Elle savait qui étaient les amis du Clos. Et j'étais du nombre.


Elle fut une des premières personnes à qui je me suis empressé de rendre visite

dès que j'eus eu deux-trois millésimes personnels à montrer. Oh, pas par orgueil ou vanité, non, en guise de remerciement, en guise d'hommage et aussi ... pour être jugé par elle. Ses sclères s'étaient opacifiées mais le même éclat toujours un peu nostalique et moqueur à la fois habitait ses yeux, et le même sourire l'illuminait. Elle avait l'âge de ma mère, à peu de choses près, et pourtant, je crois que j'étais un peu, comment dire ... amoureux d'elle, platoniquement et respectueusement. 


Un jour, nous tentions de mettre sur pied un événement qui rassemblerait des cardiologues de l'université de Bruxelles et ceux de la faculté de Nancy, excellente école au niveau européen. On avait également obtenu le concours d'autres Alsaciens de tout premier plan: la fille de Jean Meyer était là, Olivier Humbrecht, un des Trimbach .... Notre ami Roland Bernard, professeur de cardiologie et chef du service de l'hôpital Saint-Pierre à Bruxelles représentait les instances académiques. Pour toutes sortes de raisons, un dialogue plus privé nous embarqua elle et moi sur quelques autres beaux crus du Haut-Rhin et, tout à coup, elle me fit: "Oh, celui-là, c'est le plus grand faux-cul de toute l'Alsace" (je cite). C'était exactement mon avis aussi mais ce fut tellement surprenant, venant d'elle, que je ne l'ai jamais oublié. Par discrétion, je n'ai rapporté l'anecdote qu'à quelques amis très proches. 



Je présente à sa fille Cathy, qui est ma contemporaine,

toute l'assurance de mon empathie.

Quant à vous, Madame Faller, vous me manquerez

mais votre souvenir sera toujours là.




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