UN BUON RICORDO 

 

 

 

 

 

 


Comme beaucoup d'aphorismes, celui qui veut que

"Les peuples heureux

n'ont pas d'histoire"

ne me convainc guère.

 

Les cépages heureux, eux,

en ont certainement une.

 

 

 

 

 

 

 

Je vais vous conter celle, vieille d'à peine 5 ans, qui pose un lien, ténu, entre les Dolomites et le Canigou, pour vous montrer combien "être né quelque part" importe certes un peu, mais ne détermine pas forcément la marche du monde.

 

C'est à Stuttgart (Württemberg) que commence mon récit, par la grâce d'un fils d'émigrés polonais, Jeremy Gaïk, l'excellentissime ex-régisseur du grand domaine de Maury exploité à présent par l'ancien patron des surgelés Picard. En effet, il m'a fait inviter par le Land au salon ArtVinum du printemps 2009. L'invitée d'honneur, elle, s'appelait Elisabetta Foradori, qu'on ne présente plus aux amateurs de vin du monde entier. Elle y a fait un exposé, magistral et captivant, centré toutefois sur sa région et le fameux cépage rouge Teroldego, qu'elle a contribué à remettre au goût du jour. Elle est au Trentino ce que l'adorable Luís Pato est à la Bairrada avec le cépage Baga. Et on a pu goûter son vin: une révélation pour moi. J'aime la maturité, j'aime les tannins, j'aime la concentration; et j'ai été servi!

 

Lors du dîner de gala clôturant la réunion, deux faits marquants ont eu lieu. Le Ministre-Président du Land a déclaré, en public, bien haut et bien fort, que trois mamelles abreuvent son pays: l'industrie automobile (Porsche et Mercedes, rien que cela), la chimie du pétrole et du médicament et ... la viticulture. Il a ajouté que la consommation annuelle de vin par habitant se situe aux alentours de 35 litres en Allemagne - je cite de tête mais l'ordre de grandeur est correct - mais que lui en boit le double. A quand une déclaration similaire par un président de région en France? Soyons honnêtes, MM. Borloo et Rocard montrent la voie.

 

L'autre fait saillant fut pour moi de co-présider une table de 12 - avec à chacune d'elle deux vignerons "étrangers" = non-allemands" - en compagnie d'un autre producteur établi en ... Trentino-Alto Adige aussi. Par malheur, ses échantillons étaient bouchonnés, ce qui n'a dérangé ni les journalistes, ni les politiciens, ni les "notables " invités. Je m'en suis ouvert à lui, en aparté, et il m'a souri, me confiant qu'il "avait eu un doute lui-même! ". Fun. 

 

Ma deuxième rencontre avec Donna Elisabetta se fit par vigneronne interposée. J'ai coutume de profiter de l'hospitalité généreuse d'Agnès Henry-Hocquard, la subtile et entreprenante vinificatrice du Domaine de la Tour du Bon, au Brûlat-du-Castellet (Var). Elle m'y convie au moins une fois par an et m'héberge dans une dépendance de la propriété qui me permet de jouir de la beauté et de l'atmosphère des lieux, tout en gardant une certaine autonomie. Merci Agnès. C'est là que mon sécateur électrique perso a sectionné ses premiers sarments, même si c'est Achille Pascal et son fils Jérôme qui m'avaient appris la taille l'année d'avant. C'est aussi là que Thierry Puzelat a fait son "coming-out" devant le monde du vin, avant de devenir la vedette que l'on sait. Antoine Pouponneau, à présent en Corse je crois, lui avait succédé. Et aujourd'hui, Agnès a "assemblé" à sa manière les emportements viticoles fougeux du premier et la douceur parfois nonchalante du deuxième: elle fait le vin toute seule, sous le regard amusé, attendri et parfois légèrement ironique de son mari Christophe, informaticien. Eh bien, les pas d'Agnès sur son sentier à chèvres de la Colline des Senteurs ont croisé la voie romaine d'Elisabetta. Elles sont amies et notre Bandolaise manie à présent également la glaise - avec couvercle en inox quand même - pour certaines de ses cuvées. Pour les circonspects, les interdits, les dubitatifs, je ne parle pas de bentonite mais bien d'amphores. Indirectement, j'ai donc découvert un peu de la patte de l'Italienne en terre varoise.

 

Ma troisième rencontre, plus vraie que vraie, c'est Patrick Böttcher qui l'a ensemencée. De fait, sa graine (son invitation à participer) a permis à un embryon de racine de se former: ma table de dégustation se situait à 4 mètres "as the crow flies" de celle de Mme Foradori. Elle n'a pas arrêté une seconde durant deux jours et moi, plus modestement, j'ai été bien occupé aussi. A la fin du salon, je suis allé rappeler à ma collègue notre brève rencontre allemande, lui apprendre ma connexion bandolaise et ... il n'a pas fallu en dire plus, elle est venue derechef déguster ... la Loute 2011. Je pense que le vin lui a plu. Elle est revenue avec le seul flacon encore intact de son échantillonnage en cadeau. Je vous le présente à présent. 

 

Le Manzoni Bianco a une histoire. Comme Georg  Scheu en Allemagne, ou Henri Bouschet en France et Fritz Zweigelt à Klosterneuburg, Manzoni a laissé son nom à des cultivars, dans les années '30. Celui-ci, très répandu à présent dans toute l'Italie, est le croisement particulèrement réussi du "vrai " riesling (Riesling Renano, pas Welschsriesling) et d'un pinot blanc. Ces derniers sont endémiques dans tout le nord de l'Italie (Friuli, Trentino ...). Chez les Foradori, ils occupent les collines argilo-calcaires de Cognola. Le nez est frais, rappelant les fleurs coupées. En bouche, une salinité importante s'accompagne de beaucoup de vivacité, de gras et de longueur. Je pense que ceci signe un extrait sec élevé, le gage d'un bon vin blanc d'après moi. Impossible de ne pas finir la bouteille, d'autant que la flacon est très lourd (900 gr de verre !), ce qui fait croire qu'il en reste encore alors que tout est déjà vide. 

 

Merci, Elisabetta, et bravo pour vos vins.


 

 

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Commentaires : 1
  • #1

    Bottcher (jeudi, 18 décembre 2014 15:57)

    Rencontrer Elisabetta Foradori, c'est comme découvrir les voyages interstellaires.... on passe dans une autre dimension, humaine, très humaine même mais au bout du bout de la profondeur de nos sentiments !
    Et le plus merveilleux, c'est que ses vins parlent comme elle !