DU HAUT DE CE COUTEAU, 58 ANS VOUS CONTEMPLENT

Il est beau, non ?
Il est beau, non ?

  

 

J'aime les anecdotes.

Ce couteau-ci

en est à la fois

le produit

et le sujet.

 

 

 

 

 

 

Pour mes quarante ans, je m'étais offert à moi-même une "belle" montre-bracelet: un "vraie fausse" Breitling. Vraie car il s'agit bien d'une montre autenthique du fabricant suisse, et non d'une contrefaçon. Fausse car elle possède un entraînement à quartz, alors que toutes ses congénères sont de bien plus nobles "chronographes" mécaniques. Mais elle est jolie, avec un boîtier typique de la marque, je ne l'avais payée que 20.000 FB tout rond (500 euros de maintenant) au "duty-free" de l'aéroport de Zaventem et ... elle fonctionne toujours parfaitement presque vingt ans plus tard. On change de pile toutes les 4-5 années, on "refait" son étanchéité et voilà le travail. Je ne m'attache pas trop aux objets, mais je tiens à celui-ci.

 

Pour mes cinquante ans, ce fut un couteau de poche Laguiole, de chez Durand, dont "l'abeille" sert en fait de châton à un grenat enchassé par la maison Lavioze à Perpignan, un spécialiste, et dont le manche provient d'un boutoir de phacochère. C'est de l'ivoire politiquement correct: on tue ce cochon africain sauvage par millions chaque année, pour sa viande, et l'espèce n'est pas du tout en danger. Ses dents assurent un revenu supplémentaire à ses chasseurs et sans doute aussi à toute une série d'intermédiaires moins méritants: le commerce, c'est le commerce.

 

Hypertendu sévère depuis quatre décennies pleines, insuffisant cardiaque depuis 20 ans, diabétique avéré depuis quatre ans, mon histoire s'accélère et mon trépas se rapproche. Aussi n'avais-je pas attendu de devenir sexagénaire pour planifier mon "beau cadeau" suivant. Pour mes 55 ans, cela devait être un autre Laguiole, de même provenance.

 

Hélas, la "Coutellerie de Laguiole", une des rares à encore produire sur place la majorité de sa gamme, a dû laisser partir en retraite son forgeron. C'est lui qui forgeait à Laguiole tous les lingots d'acier Damas dans lesquels on façonne ensuite les pièces désirées. Il a formé un successeur, apprenti d'abord et "remplaçant" ensuite. Malheureusement, moins motivé que le reste du personnel de cette firme familiale, il n'a pas "tenu le choc". Chez les Durand, le client est roi et on bosse tous les jours, avec le sourire, douze mois par an et le dimanche aussi, quand il le faut. 

 

Donc, les pièces de mon couteau étaient prêtes à l'été 2011 - je les ai vues avant assemblage - sauf ce qu'on appelle le "ressort". Il s'agit du dos du couteau, entre les platines d'acier et les plaquettes de garniture. C'est lui qui assure la fermeture et il porte la fameuse "abeille", un logo de la Coume Majou dans mon cas. Malheureusement, la première pièce réalisée s'est brisée au montage, un défaut sans doute. Dans l'artisanat, tant qu'un objet n'est pas fini, il peut échouer. On ne doit exiger la perfection - ou peu s'en faut - qu'une fois le produit sorti de l'atelier. Et le nouveau forgeron s'est ... taillé avant de m'en tailler un autre! 

 

Il a ensuite fallu du temps pour retrouver un autre ouvrier de cette compétence. Ils existent, mais rares sont ceux qui acceptent les contraintes d'un travail en entreprise. Souvent, les bons artisans sont des individualistes. Dans le vin, on rencontre ce phénomène également. 

 

Ensuite, la crise aidant, j'ai eu d'autres priorités que de m'acheter des cadeaux de grand luxe. Toutefois, les pièces étaient prêtes, j'avais à mes yeux un engagement moral envers le vendeur et surtout fort envie de ce couteau. J'imaginais que ce serait mon dernier. J'ai changé d'avis depuis lors sur ce point précis. 

 

Christophe Durand, un des deux fils d'Honoré, à présent à la retraite, avec qui je traite d'ordinaire, m'a fort "sportivement" proposé d'utiliser les pièces qui m'étaient destinées pour une autre réalisation. Il ne manque pas de candidats pour ces beaux objets, même si la crise a quelque peu ralenti les ardeurs des amateurs. Je lui ai fait une contre-proposition, acceptée aussitôt : je paierais mon couteau "à tempérament" et n'en prendrais livraison qu'une fois le prix acquitté, à mon rythme. 

 

Entretemps, mon frère, le Marc de ce blog et Christine m'ont court-circuité au niveau des cadeaux: j'ai reçu en octobre 2013 une somptueuse "boîte à pixels" nippone pour mes 57 ans. C'est elle qui vous offre mes illustrations. Je pouvais donc attendre cette année-ci pour ma date-butoir.

 

Et voilà le résultat: la lame, forgée sur l'enclume de la ZAC de Laguiole, les splendides mitres de tête canelées, le ressort avec mon logo, le poinçon ... du Damas. Quant aux plaquettes, je voulais de l'os, car il se patine. Christophe refuse, alors que des collègues travaillent ce matériau: il est trop fragile, brunit parfois vilainement avec le temps, absorbe les saletés à l'usage et se dégrade trop vite de manière générale. Je me suis rangé à ses arguments. Par contre, un éclat de fémur de girafe, stabilisé et légèrement coloré en gris par une résine synthétique, nous a mis d'accord. Avant l'assemblage, non poli donc, ces plaquettes étaient d'un agréable gris moyen. mais regardez le fantastique résultat à la fin de l'usinage !

 

En dernière minute, j'apprends que l'opportuniste parisien, Gilbert Szajner, qui avait "déposé" le couteau Laguiole à son nom personnel et usurpait donc cette propriété intellectuelle depuis 1993, dépouillant de fait les Aveyronnais de leur bien, avait été débouté par un tribunal européen. Le "Laguiole" n'appartient donc à nouveau plus à ... personne. Il faut dire que c'est à Thiers, un joli creusot ouvrier, que la majorité des couteaux de Laguiole sont fabriqués, voire assemblés. Certains sont de grande qualité technique, voire esthétique. Sont-ce vraiment des Laguiole véridiques? 

 

De même, les Stark, Rykiel et autres fumistes du marketing post-moderne,

les "designers" de la planche à dessin industriel ne me convainquent pas.

J'suis un "vieux con", moi ! 

 

 

 

PS: le "post" suivant vous montrera quelques détails de cette belle réalisation

 

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