VINGT ANS DEJA

Un authentique temple bouddhiste
Un authentique temple bouddhiste

 

 

"Chacun de mes rêves

est devenu un cauchemar

pour mes collaborateurs"

dit Eric Domb.

 

 

 

 

 

Il ne faut pas se méprendre sur la formule, très jolie par ailleurs. Le directeur - et créateur, ne l'oublions pas - du Jardin Pairi-Daiza voulait dire par là que son souci du détail, son exigence de perfection et l'impatience qui l'habite de voir avancer les réalisations finissaient par hanter l'esprit de ceux chargés de la mise en oeuvre pratique des directives qu'il donnait.

 

Je connais Eric Domb depuis 1967 : nous suivions ensemble les leçons de Maître Coulon, et par après de François Dehez, dans une salle de sport improvisée sur le parquet ciré et ô combien policé de l'Institut Bonne Compagnie - cela ne s'invente pas - à Saint-Gilles. Ses parents et les miens étaient très liés; son père et ma mère le sont restés d'ailleurs. Ensuite, ses deux frères et le mien, ainsi que lui et moi, avons fréquenté les bancs sévères de l'athénée le plus rétrograde de toute l'agglomération bruxellois, au boulevard Clovis, affublé du préfet des études le plus méprisable humainement parlant que la terre ait porté, Georges Van Hout, même s'il paraît qu'il s'agissait d'une intelligence brillante. Par après, son aîné Marc et moi avons obliqué vers des études de médecine en région bruxelloise, et mon frère vers la faculté vétérinaire alors implantée à Cureghem, tandis que son cadet Olivier et lui devenaient juristes - quelle horreur ! - en Brabant Wallon.

 

Je ne vous parlerai pas des vacances équestres ou linguistiques, des virées keerbergenoises ou zoutoises, des Supersaxo et des Julen, de Lucia, de la petite Daf, de la Fotokina .... 

 

Non, je remonterai à 1994 seulement. Les deux familles étaient terrorisées. La mienne, assez conventionnelle, trouvait presque choquant qu'on risque une bonne partie du patrimoine dans un projet aussi peu "dans la norme". La sienne, qui le soutenait pourtant totalement, essayait de ne pas regarder vers le haut, là où l'orfèvre Damoclès voyait le crin du cheval de Denys de Syracuse : "Pourvu que cela tienne".

 

Mon frère fut un temps pressenti pour participer à la surveillance de la volière, mais il ne s'estimait pas, en parfaite honnêteté, suffisamment spécialisé pour assurer ce poste de très grande responsabilité. Puis Marc a fêté son mariage dans l'enceinte-même du domaine, rendant à l'abbaye une partie de ses fonctions, quoique je ne suis pas sûr qu'il y ait eu consécration religieuse en bonne et due forme. 

 

Ensuite, les temps ont été assez durs. Je parle des bilans qui ont fait semblant de donner raison aux Cassandre qui prévoyaient, comme l'a rappelé Eric avec humour, sarcasme et beaucoup de finesse, de "racheter le parc pour un franc symbolique". Nenni, 20 années plus tard, il leur faudrait débourser des centaines de millions pléthoriques (en euros) - et sans doute même plus - pour reprendre les affaires.

 

La Région Wallonne, elle aussi, s'en est très bien portée, à terme. Non seulement elle a retouché sa mise avec un bonus de 350 %, mais elle y a gagné des emplois en grand nombre, un prestige de premier plan en Europe et un centre d'attraction du public difficile à égaler.

 

Mais assez d'hagiographie, pourtant : "Soleil à la Saint-Eric promet du vin plein les barriques", ce qui n'est pas fait pour me déplaire.

 

Pourquoi ce jardin rencontre-t-il un tel succès? La direction afffirme, et je pense qu'elle a raison, que cela provient de son idée maîtresse: offrir de la beauté. Ce terme, très subjectif et variable pour chacun, renferme les notions d'équilibre, de justesse, de justice, d'harmonie, de durée et aussi de tolérance. En fait, il va à contre-courant des "valeurs" de la vie moderne, faite d'éphémère, d'apparence, de gain immédiat et d'individualisme forcené. En fait, Pairi-Daiza, c'est un anti-Euro-Disney et, presque, un anti-jardin zoologique au sens traditionnel.

 

Nous avons rencontré des gens, au hasard de nos visites, qui profitent du prix réellement ridicule de l'abonnement annuel pour venir plusieurs fois par mois, pour quelques heures, se promener dans les allées, lire sur un banc, faire un repas au Temple des Délices. En fait, ils utilisent le domaine comme un ... jardin public, pas comme une attraction foraine. C'est parfait ainsi. Il faut dire que, à part dans le restaurant inestimable de mon ami Inada, c'est aussi le seul endroit en Belgique où on peut boire le Blanc 2013 de la Coume Majou ! 

 

Donc, j'ai été très fier de figurer parmi les invités à cet anniversaire et espère fermement que mes enfants pourront faire une offr ... ande symbolique aux divinités de leur choix - pour moi, ce sera le dieu hazard, par nécessité - lors du 50ème anniversaire de "PDZ".

 

A la prochaine fois.

 

 

 

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Commentaires : 2
  • #1

    Dila (mercredi, 25 juin 2014 20:28)

    Brillante prose. Je me délecte à te lire. Je n'y trouverai jamais une seule faute d'orthographe, ce qui me laisse supposer que tu n'es pas français.
    J'ai aussi remarqué, en présumant que tu dois être un Belge, je lis spontanément nonante-quatre et non pas quatre-vingt-quatorze comme d'habitude. Tu es magique à me rendre belge avec autant d'aisance!
    Continue à me fasciner!

  • #2

    Luc Charlier (mercredi, 25 juin 2014 20:39)

    Moi, ce qui me fascine, cher ami d'au-delà du Bosphore, c'est de rencontrer des gens comme toi, qui se nourrissent de la différence de l'autre, de ce qu'il nous apporte, de ce qu'il nous apprend, de ce qu'il nous vole parfois. Domb, Charlier, Erbilgin, Colpan: même combat. Zut aux petits, aux mesquins, aux marchands du Temple, même si parfois nous nous trompons aussi.
    Amitiés,

    Luc